Justice et médias : qu’attendent les journalistes des procureurs ?
Publié le 21 mars 2016

Quatorze binômes de journalistes et procureurs ont animé, le 3 mars dernier, une journée de media training à l’ENM pour évoquer les méthodes, attentes et contraintes de chacun face à une affaire médiatique. Mathieu Delahousse, Pauline Revenaz, Philippe De Maria et Soren Seelow, respectivement journalistes à L’Obs, BMFTV, RTL et Le Monde, se sont à leur tour prêtés au jeu de l’interview pour revenir sur ces échanges.

« Je ne peux rien vous dire car l’enquête est en cours. » Cette réponse à laquelle se heurtent régulièrement les journalistes fait écho à l’article 11 du code de la procédure pénale et au secret professionnel qu’il impose aux personnes concourant à cette procédure. Cependant, pour « éviter la propagation d’informations parcellaires ou inexactes ou pour mettre fin à un trouble à l’ordre public », le procureur de la République peut rendre publics certains éléments objectifs de la procédure sans appréciation sur le bien-fondé des charges retenues contre les personnes mises en cause.

L’objectif de cette journée « Justice et médias » organisée par le pôle communication judiciaire était donc de permettre aux auditeurs de justice de la promotion 2015 de comprendre la nécessité et les limites de cette communication auprès des médias. Par petit groupe, ils se sont essayés à un cas pratique - une prise d’otage dans un lycée - en se glissant successivement dans la peau du substitut de permanence, puis dans celle d’un journaliste. L’opportunité pour les professionnels des médias de mieux faire connaître leur façon de travailler aux élèves magistrats.

En quoi ce type d’échanges vous paraît-il important pour les futurs magistrats ?

Mathieu Delahousse : « Je trouve la démarche très intéressante pour les futurs magistrats comme pour les journalistes : il ne s’agit pas de média training traditionnel mais d’un échange entre deux professions qui ont tout intérêt à mieux se connaître pour mieux travailler ensemble. Par ailleurs, il me semble important de bien sensibiliser les auditeurs de justice à cette question de la communication avec la presse : ils peuvent en effet tous se retrouver confrontés à une affaire qui devient très vite médiatique. »

Pauline Revenaz : « Cela permet de démystifier les grands méchants journalistes que nous sommes parfois dans l’esprit des magistrats, en particulier les journalistes des chaînes d’information en continu. Peut-être qu’en expliquant nos contraintes et nos méthodes de travail aux auditeurs de justice, nous leur ferons moins peur. Il faut aussi qu’ils aient conscience qu’ils peuvent parfois avoir intérêt à communiquer avec nous : le relais médiatique des alertes enlèvements fait, par exemple, généralement avancer l’enquête. »

Philippe De Maria : « C’est important qu’ils sachent que notre plus grande crainte est de dire ou d’écrire quelque chose de faux. C’est pour cette raison que nous avons vraiment besoin de sources officielles et qu’il faut créer un rapport de confiance. »

Justement, qu’attendent les journalistes en termes de communication judiciaire de la part des magistrats du parquet ?

Soren Seelow : « Nous attendons au minimum du procureur un déroulé très factuel des faits qui ne nuira pas à l’instruction en cours. A partir du moment où la curiosité existe et qu’il y a relais médiatique, mieux il va communiquer moins les journalistes seront tentés de contacter d’autres sources. Une communication cadrée qui satisfait au moins partiellement les demandes des médias peut donc permettre de limiter les fuites pouvant nuire à l’enquête. »

Mathieu Delahousse : « Les procureurs doivent en effet communiquer sur le factuel dès les premières heures et je trouve que cela est admis depuis plusieurs années déjà : ils prennent souvent la parole quand il y a une catastrophe naturelle, un événement important, un crime, etc. Dans un second temps, je pense que le parquet doit être plus actif dans une communication contradictoire quand il y a une polémique sur une instruction et deux points de vue. Aujourd’hui, les avocats s’expriment de façon légitime et ouverte mais les procureurs ne le font pas systématiquement. »

D’un point de vue journalistique, quand pensez-vous que le parquet doit communiquer ?

Philippe De Maria : « Le plus tôt est le mieux même si un parquetier a très peu d’éléments à communiquer. Une fois que nous avons un interlocuteur officiel et que nous savons qu’il nous reparlera a priori plus tard s’il a plus d’informations, cela nous rassure. Il faut évidemment que ces échanges reposent sur une relation de confiance, ce qui n’est pas toujours facile quand on ne connaît pas son interlocuteur. »

Pauline Revenaz : « A chaque histoire son timing, mais le postulat de départ reste que le temps médiatique n’est pas nécessairement compatible avec le temps judiciaire. D’autant qu’avec l’information en continu, nous avons considérablement accéléré ce temps médiatique : la difficulté est donc de trouver le bon terrain d’entente. »

Mathieu Delahousse : « Si le parquet ne communique pas, d’autres le feront : avocats, auxiliaires de justice, témoins… Quand cela arrive et que des inexactitudes sont dites par ailleurs, il me semble important que le procureur les corrige. »

Comment trouver le bon équilibre entre le respect de l’éthique et de la déontologie et la volonté d’informer ses lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs ?

Pauline Revenaz : « Nous nous posons des questions au quotidien, nous décidons en collégialité de diffuser ou non une information, nous apprenons de nos erreurs et nous assumons ensuite nos choix : il faut être prudents, surtout quand il s’agit de concilier de l’information en continu et cette matière très sensible liée au terrorisme. »

Soren Seelow : « Il y aurait évidemment plein de choses à dire mais il me semble que la problématique de la mise en cause est notamment une vraie question d’un point de vue journalistique. Au Monde, nous ne donnions pas le nom des gens tant qu’ils n’étaient pas mis en examen. Mais avec la portée de la thématique terroriste par exemple, nous avons cité le nom des terroristes présumés tels dès leur placement en garde à vue. »

Retrouvez l’interview de Christophe Auger, procureur de la République près le tribunal de grande instance de Libourne, qui intervenait lui aussi lors de cette journée « Justice et médias ».