Justice et médias : « Ne pas communiquer peut nuire à l’enquête »
Publié le 22 mars 2016

Christophe Auger, procureur de la République près le TGI de Libourne, faisait partie des parquetiers qui ont co-animé à l’École, le 3 mars dernier, des ateliers de média training avec des journalistes. Selon lui, une réponse officielle du parquet est nécessaire quand une affaire devient médiatique : il s’agit de trouver le bon équilibre pour « combiner une direction d’enquête pénale et la communication des informations que le public mérite d’avoir ».

En termes de communication judiciaire, les magistrats du parquet doivent se référer à l’article 11 du code de la procédure pénale. Mais il n’est pas toujours facile de répondre aux sollicitations des journalistes tout en préservant le secret de l’enquête.

Lors de la journée « Justice et médias » organisée par le pôle communication judiciaire de l’ENM au début du mois, les élèves magistrats se sont notamment intéressés aux informations à communiquer à la presse ou, au contraire, à ne pas rendre publiques, mais aussi aux difficultés que les procureurs avaient pu rencontrer dans le cadre d’une communication sur une affaire en cours d’instruction. Ces échanges sont importants puisque « même en premier poste, un magistrat au parquet peut être amené à répondre ponctuellement à des interviews sur un événement grave de type criminel ou un accident collectif notamment. »

Quel intérêt le parquet a-t-il à communiquer et quand doit-il le faire ?

« L’actualité judiciaire intéresse beaucoup les médias et nous savons que, suivant la sensibilité du dossier, ils vont chercher à obtenir au plus vite des éléments pour pouvoir en parler. Aujourd’hui, l’information est relayée en boucle et beaucoup plus nourrie qu’auparavant donc il est bon qu’il y ait une réponse officielle du parquet, notamment pour préserver le secret de l’enquête, la présomption d’innocence du mis en cause et la protection de la vie privée des victimes.

En général, il faut communiquer rapidement, mais il faut cadrer ces échanges avec les médias, ce qui passe, par exemple, par le choix du bon moment pour répondre à une interview : faut-il parler immédiatement aux médias qui me sollicitent alors que je ne suis pas encore sur place ou attendre une heure d’être arrivé sur la scène de crime pour avoir un maximum d’informations en amont ? Les mêmes questions se posent pour les conférences de presse qui se sont beaucoup professionnalisées aujourd’hui dans les TGI : ne faut-il pas se donner quelques heures de plus pour pouvoir y évoquer des éléments utiles qui vont éventuellement contredire ce qui peut être relayé sur les réseaux sociaux et les chaînes en continu ? Ce qui est sûr, c’est qu’il faut fixer des horaires pour que le temps médiatique se règle autant que possible sur le temps judiciaire. »

La communication judiciaire peut-elle nuire à une enquête ?
« Je pense au contraire que ne pas communiquer nuit aujourd’hui à une enquête. Mais il faut effectivement communiquer le mieux possible, en tout cas le moins mal possible. Cela passe par le fait de bien préciser un point d’équilibre : concilier les informations dont les citoyens ont besoin et le secret d’instruction en donnant des éléments pertinents - mais pas tous - pour préserver les recherches dans le cadre de l’enquête préliminaire ou de flagrance. »
Justement, quelles sont les précautions à prendre ?

« Si la presse a déjà des éléments d’information sur le mis en cause, notamment l’identification d’une personne physique ou morale, nous devons d’une manière ou d’une autre les confirmer en prenant toutes les précautions oratoires qui s’imposent, c’est-à-dire en employant du conditionnel et un certain nombre d’adverbes, en expliquant que les investigations sont en cours, qu’il y a éventuellement un certain nombre de charges mais qu’on a d’autres éléments en cours de vérification… C’est un équilibre qui n’est pas simple à trouver avec une particularité concernant les mineurs puisque l’article 14 de l’ordonnance 45 les protège : nous donnons donc le moins d’informations possibles et, bien sûr, aucun élément qui permettrait d’identifier un mineur.

Parmi les précautions à prendre, je pense aussi à l’accompagnement des familles des victimes auquel mes collègues du parquet et moi avons par exemple été attentifs après le récent accident collectif entre un bus et un camion qui s’est déroulé à Puisseguin (octobre 2015). J’ai ainsi reçu à trois reprises les familles pour leur apporter des éléments d’informations que je n’ai diffusés que dans un second temps à la presse. »

La communication fait-elle partie de votre quotidien de parquetier ?

« En tant que parquetiers, nous sommes habitués à communiquer en interne en signalant certaines affaires à notre hiérarchie. En parallèle, nous tenons régulièrement des points presse sur les affaires qui vont être traitées. Pour ces derniers, il n’y a pas de difficultés ; le souci c’est quand arrive un crime, un accident collectif ou une affaire économique et financière sensible : à ce moment-là, nous ne connaissons pas toujours les journalistes qui nous sollicitent et ils n’ont pas tous les mêmes méthodes et attentes.

Mais l’expérience nous permet d’acquérir les bons réflexes et de progresser au fur et à mesure de notre évolution professionnelle. Il existe aussi des modules de formation continue sur les rapports avec les médias.

Si un jeune magistrat du parquet est amené à répondre à des interviews, il faut qu’il reste en lien avec son autorité hiérarchique, avec son procureur qui n’est pas nécessairement toujours présent au moment des faits et qu’il recueille, une fois sur le site, un maximum d’informations auprès des services d’enquête parce qu’il est d’abord, en tant que parquetier, directeur d’enquête lorsqu’il arrive sur le terrain. »