Concours de l’ENM : la mise en situation collective vue par le jury

La mise en situation collective est l’une des épreuves d’admission clés du concours de l’ENM. Qu’attend-on des candidats ? Quels sont les sujets possibles ? Le point avec Alain Girardet, conseiller à la première chambre civile de la Cour de cassation, qui préside le jury des concours d’accès de l’École nationale de la magistrature depuis 2019.

D’une durée de 30 minutes, la mise en situation collective est une épreuve qui se déroule sans préparation et au cours de laquelle un groupe d’au moins 3 candidats analyse un cas concret devant le jury.

 

Que cherche à évaluer le jury lors de cette épreuve ?

« La mise en situation ne doit pas être perçue comme une épreuve technique, mais comme un exercice permettant de manifester sa personnalité, sa réactivité, plus généralement ses aptitudes à s’adapter à une situation de groupe qu’on pourrait rencontrer dans la vie quotidienne ou professionnelle.

Il ne s’agit pas pour le jury d’évaluer le niveau de connaissance des candidats sur le sujet à traiter, mais d’apprécier leur capacité de synthèse, d’argumentation et d’écoute, la façon dont ils parviennent à faire valoir leurs idées, à les défendre, à entendre des opinions différentes émises par d’autres candidats, à tenir compte de leurs observations, à faire avancer un problème à plusieurs pour arriver à une position commune… »

Faut-il absolument que les candidats tombent d’accord au cours de l’épreuve ?

« « Non pas nécessairement, il arrive plus d’une fois que la différence entre leurs approches soit presque irréductible. Il ne leur est pas demandé d’aboutir à une solution commune : ils doivent en revanche justifier leur position par une argumentation soutenue. ?»

Quelles sont les principales erreurs observées par le jury lors de cette épreuve ?

« De nombreux candidats ont tendance à ne pas être assez spontanés, à lisser leur analyse en ayant recours à des phrases convenues quand le jury attend qu’ils expriment un point de vue personnel en l’argumentant.

Ils préfèrent aussi régulièrement ne pas prendre l’ascendant, alors qu’il serait parfois opportun qu’ils animent à leur tour les débats. Prendre l’ascendant sur les autres n’est pas critiquable, bien au contraire, dès lors que le candidat montre qu’il sait rester attentif, comprendre les positions en présence, avant de convaincre et de susciter l’adhésion.

Par ailleurs, certains se laissent trop impressionner par les parcours de ceux qui les entourent et préfèrent donc rester en retrait : pourtant, chacun a une expérience et un regard à apporter ; c’est cette diversité qui enrichit le débat.

Enfin, il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit pas d’un oral technique pour lequel les candidats doivent élaborer un raisonnement juridique exact : l’objectif est plutôt de montrer leur capacité à trouver une solution pratique, effective, qui relève aussi du bon sens, à justifier ce choix parmi les différentes options qui s’offrent à eux et à convaincre le jury de sa pertinence. »

Faut-il utiliser tout le temps imparti à cette épreuve ?

« « Les candidats disposent de 30 minutes maximum, qu’il leur appartient d’utiliser au mieux. Globalement, les sujets peuvent vraiment donner lieu à 30 minutes d’échanges, mais il peut arriver qu’ils soient traités de façon correcte en 20 à 25 minutes »

Pouvez-vous nous donner des exemples de sujets de mises en situation donnés l’année dernière aux candidats ?

« Les sujets proposés par le jury ne supposent pas une connaissance intime du fonctionnement d’une juridiction. Ce sont plutôt des situations que les candidats peuvent avoir à connaître dans toute forme de vie sociale, professionnelle ou personnelle.

Exemple 1 : “Chargé de travaux dirigés à la faculté, vous assurez la surveillance d’une épreuve écrite. L’un des étudiants entre dans l’amphi en portant une casquette. Vous lui demandez alors de l’enlever. Il ne vous répond pas et s’assied. Vous renouvelez par deux fois votre injonction en lui disant que son attitude est contraire au règlement intérieur. Il se répand en invectives et prend à parti les autres étudiants en se posant en victime. Il ajoute qu’il suit une chimiothérapie. Comment réagissez-vous ?

Exemple 2 : “Il est désormais possible d’effectuer un trajet Terre-Mars en moins de 48h. Il est tout à fait réalisable pour l’être humain de vivre normalement sur cette planète ; il reste en revanche peu de temps avant que la Terre ne soit un sol impropre à la vie de l’homme. Vous avez été sélectionnés parmi de nombreux candidats car vous étiez les plus motivés à vouloir donner votre avis pour penser ce nouveau territoire. Suite à votre rencontre et après avoir réfléchi à ce nouveau monde, quelles seront selon vous les priorités à signaler avant toute migration terrienne ?”

Exemple 3 : “Vous êtes adjoint au service des ressources humaines d’une grande administration. Peu expérimenté dans ce poste et arrivé depuis quelques mois, vous avez remarqué certains dysfonctionnements dans l’organisation du travail et surtout dans le management de votre responsable. Il s’emporte et hurle après chacun des collègues. L’organisation tient essentiellement de son fait. Il est plutôt rancunier et colérique quand il est remis en cause. Vous savez qu’il est un tremplin à votre carrière. Beaucoup d’agents attendent de votre arrivée que vous changiez les choses et changiez l’ambiance. Comment réagissez-vous et que faites-vous ?” »

L’épreuve de mise en situation collective peut-elle être rédhibitoire pour un candidat ?

« C’est une épreuve importante, mais elle n’est pas rédhibitoire. Elle induit des inégalités dont le jury a bien conscience et dont il tient compte : les mises en situation ne sont pas nécessairement du même niveau et il y a des configurations de groupe qui sont porteuses et d’autres qui le sont moins.

Ainsi, durant les 5 à 10 dernières minutes de l’entretien individuel qui suit cette épreuve, le candidat est invité à dire au jury quel regard il porte rétrospectivement sur sa propre contribution et les réponses qu’il a apportées, mais aussi plus globalement sur la contribution du groupe. Cette analyse va permette d’améliorer la prestation le cas échéant : très souvent, la restitution est lucide et intelligente. »

Quels conseils donneriez-vous aux candidats pour réussir cette restitution ?

« Il faut vraiment privilégier la prise de recul, le regard critique, la capacité d’analyse et éviter les phrases un peu trop convenues, par exemple : “La parole a bien circulé”, “La répartition de la parole était équilibrée”… »

Comment les candidats peuvent-ils se préparer à la mise en situation collective ?

« Les candidats peuvent se livrer à cet exercice à plusieurs pour s’entraîner à argumenter, s’habituer à la dynamique de groupe et bénéficier également du regard critique des autres participants sur leur prestation.

Ils peuvent aussi assister aux épreuves d’admission du concours de l’ENM pendant leur préparation et aller voir comment se passent les mises en situation des concours d’autres administrations. »

Lire aussi : Le rapport du jury sur la session 2019 des concours d’accès