Dans la peau d’un surveillant pénitentiaire 1/2
Publié le 25 février 2016

Début février, les 248 auditeurs de justice de la promotion 2015 de l’ENM ont effectué leur stage pénitentiaire dans l’un des 190 établissements que compte la France. À Villepinte, à une trentaine de kilomètres au nord-est de Paris, Léa Delhy a revêtu pour deux semaines l’uniforme de surveillant pénitentiaire stagiaire à la maison d’arrêt de la Seine Saint-Denis.
« Il n’y a rien de plus concret que de se retrouver sur le terrain, face aux détenus, pour comprendre le sens de la peine », explique Léa Delhy, 26 ans, auditrice de justice de la promotion 2015. Pendant deux semaines, toute sa promotion s’est rendue en maison d’arrêt, centre de détention, centre pénitentiaire, maison centrale ou établissement pénitentiaire pour mineurs afin de se confronter au milieu carcéral et d’appréhender le quotidien des surveillants pénitentiaires et des détenus. « C’est un passage obligatoire pour voir au plus près les conséquences de nos futures décisions », poursuit-elle. À ses côtés, David Leleu, formateur des personnels à la maison d’arrêt de Villepinte l’accompagne, « ravi d’accueillir une auditrice et déterminé à lui faire rencontrer un maximum de personnes et de situations pour l’aider à illustrer les décisions de justice. » Cellules, quartiers des arrivants, des mineurs ou disciplinaire, bibliothèque, cantine, centre pénitentiaire d’insertion et de probation, promenade ou encore ronde de nuit ; « le programme concocté doit tout montrer », annonce le formateur.
En conditions réelles
Lorsque Léa commence son stage, elle connaît déjà la maison d’arrêt de la Seine Saint-Denis. « J’y avais effectué un stage comme directrice d’insertion et de probation lorsque j’avais commencé ma formation à l’ENAP. C’était important pour moi d’y retourner en étant du côté de la détention. » Cette fois-ci, Léa porte en effet l’uniforme de surveillant pénitentiaire. Pull et pantalon bleu foncé, chaussures de sécurité, cheveux attachés, Léa est attendue au quartier C pour le départ en promenade de 183 détenus. Après un briefing dans le bureau de son formateur, tous deux se mettent en route vers le bâtiment de détention, se faufilant à travers la file d’attente des proches qui viennent rendre visite aux détenus. À leur passage, les multiples portes se déverrouillent, « grâce aux surveillants positionnés entre chaque aile qui actionnent les ouvertures », explique David Leleu. Dans les dédales de couloirs bleus, on peut croiser des surveillants dont les talky-walky bourdonnent et quelques détenus. « Seulement ceux qui ont des pulls flashy jaune, violet, bleu ou vert », détaille Léa. « Ce sont ceux qui travaillent et qui sont donc amenés à déambuler dans le bâtiment. »
Départ en promenade
À l’arrivée au bâtiment C, Léa retrouve l’officier Michel Bowe, en poste à la maison d’arrêt de Villepinte depuis sa création en 1991. « Ici on a des incarcérations pour meurtre, viol, trafic de stupéfiants et terrorisme », énumère-t-il. « Ses détenus », comme il les appelle, l’officier Bowe les connaît par cœur. « Je suis constamment avec eux. La base de mon travail, c’est l’humain, c’est vital de nouer le contact avec eux, même s’il faut rester prudent. » Il montre à Léa sur l’ordinateur les fiches mises à jour quasi quotidiennement sur chacun des détenus. « C’est le seul moyen de savoir dans le temps à qui on a affaire », poursuit Michel Bowe. « On reçoit des lettres de ceux qui souhaitent travailler, on étudie les demandes selon le profil de chacun puis on fait passer les commissions de classement. » C’est l’heure de la promenade. Léa suit à la trace l’officier qui s’en va avec son gros trousseau de clés ouvrir la grille de la cour extérieure. Pendant plusieurs minutes, chaque détenu défile devant eux, certains saluant l’officier d’un « Bonjour chef ! », tandis que d’autres restent silencieux. Lorsque l’un d’entre eux souhaite rentrer prématurément en cellule, le ton monte. Habitués, les deux surveillants désamorcent la situation en quelques secondes. « On n’est pas à l’hôtel ici, ils ne font pas ce qu’ils veulent », tempère Michel Bowe. Et quand Léa lui demande s’il n’a jamais peur, il sourit. « Il faudrait être inconscient pour ne jamais la ressentir ! »
Des conditions difficiles
« Ils ont beaucoup de tâches à effectuer », lâche Léa, sur le chemin du retour vers la sortie. « Entre le réveil du matin, les douches, les promenades, les départs en activités ou au travail, les repas, les parloirs… Sans compter les incidents quotidiens. » D’autant plus que la maison d’arrêt de Villepinte est en surpopulation carcérale. « Nous avons 1 000 détenus pour 584 places », déplore le formateur David Leleu, « pour à peine plus de soixante-dix surveillants en journée et douze la nuit ». Pour Léa, même si elle connaissait déjà l’ampleur de la situation, « voir concrètement la réalité derrière ce qui n’était jusqu’à présent que des chiffres fait forcément réfléchir. Les conditions sont très difficiles, tant pour les surveillants que pour les détenus. »
Retrouvez dès demain l’interview de Léa Delhy sur son expérience à la maison d’arrêt de la Seine-Saint-Denis.