L'intelligence artificielle au service de la Justice : un an après, entretien avec Haffide Boulakras, directeur adjoint de ENM

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Un an après la remise de votre rapport, quelles avancées concrètes pouvez-vous mesurer ?

« Le calendrier que nous proposions, dans notre rapport remis en juin 2025, était volontairement très ambitieux, et pourtant il a été tenu. Un assistant IA sécurisé, permettant de travailler sur des données de procédure particulièrement sensibles, est aujourd'hui en expérimentation auprès de 10 000 acteurs en juridiction. L'observatoire de l'intelligence artificielle est désormais créé, avec neuf membres permanents, pour se poser en permanence la question de savoir comment l'action de juger et l'accompagnement par un outil d'IA sont compatibles dans le temps. Le campus du numérique, lui, fait l’objet d’une réflexion au ministère : il devrait accompagner l'ensemble des acteurs de justice, du basique à l'expert. »

Comment percevez-vous l'évolution de l'intérêt des professionnels pour le sujet ?  Les résistances que vous anticipiez, la peur de perdre le contrôle sur la décision, l’inquiétude sur la confidentialité des données ou la complexité des outils, ont-elles évolué ?

« Je distingue trois étapes. Il y a deux ans et demi, les professionnels se demandaient encore s'il fallait y aller. Il y a un an, nous étions dans un usage caché. Aujourd'hui, la question est de savoir comment s'adapter en continu à des outils qui évoluent. Nous créons d'ailleurs, au sein de l'École, un groupe de travail qui a vocation à devenir un observatoire interne.

Sur les résistances, l'outil sécurisé du ministère a permis de dépasser la question de la confidentialité des données. La question est désormais opérationnelle : comment être performant dans l'usage de cet outil ? C'était l'idée des cafés IA*, qui ont touché jusqu'à 600 personnes en direct, avec des chiffres de visionnage a posteriori très encourageants : entre 2 800 et 7 400 vues sur les 3 premières sessions. »

* Cycle de formation en cinq rendez-vous pédagogiques diffusés en direct sur Youtube et ouverts à l'ensemble des professionnels du ministère de la Justice.

L'ENM vient d’adopter une charte IA pour ses agents et ses élèves magistrats.  Pour quelles raisons ?

« L'idée était de définir ce qui est autorisé, raisonnable et utile en matière d'usage de l'IA, qu'il s'agisse de l'outil sécurisé du ministère de la Justice ou des outils grand public. Cette charte n'est pas figée : elle évoluera avec le groupe de travail interne, éclairée par ce qui se passe à l'extérieur, notamment dans les universités.

Poser cette charte, c'est aussi acculturer les élèves magistrats : leur dire que l'IA est présente, que nous l'acceptons, avec des contraintes liées au métier qui sera le leur. Il faut un contrat exprès entre l'École et ses apprenants, car il est illusoire d'imaginer qu'ils vont s'arrêter d'utiliser l'IA. »

L'ENM forme des publics très divers : élèves magistrats, magistrats en exercice, publics des formations professionnelles spécialisées, magistrats étrangers. Quelle place doit prendre l'École dans la formation de tous ces professionnels, et faut-il une doctrine unique ou différenciée en fonction des publics ?

« Nous avons une place majeure, car l'ENM est la seule école ayant participé directement à la mise en œuvre d'une stratégie nationale d'intégration de l'IA en justice.

Il faut aussi entendre la réalité des usages : les juges d'un tribunal de commerce, par exemple, évoluent dans un écosystème qui n'est pas celui du ministère et nécessitent un accompagnement spécifique.

Sur la doctrine, il y a des méta-principes communs à tous, responsabilité, indépendance, égalité devant la loi, car il faut d'abord s'adapter à l'action de justice avant de s'adapter à l'IA. Le socle est commun, les usages sont différents : c'est précisément cette articulation que l'ENM a vocation à enseigner. »

Quelle place prend l'ENM dans la réflexion sur les enjeux de l’IA au niveau international ?

« L'ENM a acquis un savoir-faire qui n'existe pas ailleurs, et qui fonde une légitimité réelle sur la scène internationale. Nous portons une voix française et européenne, pas nécessairement majoritaire : dans la plupart des pays que nous rencontrons, il n'existe pas de modèles de langage nationaux ni d'infrastructure d'hébergement souveraine. La France se distingue parce qu'elle a construit une infrastructure technique nationale qui lui permet d'exiger l'auditabilité et la transparence des outils.

Nous portons avant tout l'idée de souveraineté, à la fois pour comprendre ce qui se passe dans les outils, former les acteurs et disposer des infrastructures technologiques. Mais notre message n'est pas condescendant : on peut commencer par n'importe laquelle de ces trois dimensions. Pour un pays sans cloud national, il reste possible de choisir des modèles ouverts, d'exiger la transparence sur le raisonnement d'un outil, de former les magistrats à un regard critique. »
 

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