Reconversion : le parcours de 2 nouveaux magistrats recrutés sur dossier

19 nouveaux magistrats issus de l’intégration directe prennent leur premier poste ce 8 juin : 13 au siège, 6 au parquet. Recrutés par la commission d’avancement au titre des articles 22 et 23 de l’ordonnance statutaire, ils exerçaient auparavant des professions variées, dans les secteurs public et privé. Rencontre avec Emmanuel, ancien directeur des services pénitentiaires, et Anne-Sophie, ancienne avocate, qui deviennent aujourd’hui respectivement juge des contentieux de la protection et vice-présidente placée.

C’est un jour symbolique pour les candidats à l’intégration directe ayant débuté leur formation à l’ENM en octobre 2018. Ils franchissent en effet pour la première fois les portes du tribunal en qualité de magistrat ce lundi matin, marquant ainsi la fin d’un parcours de reconversion intense.

Parmi eux, Emmanuel devient juge des contentieux de la protection à Lens, après 14 ans de carrière pendant lesquels il a été successivement responsable des ressources humaines au sein du ministère de la Justice, puis adjoint au chef d’établissement dans un centre pénitentiaire et dans une maison d’arrêt.

Désormais vice-présidente placée auprès du premier président de la cour d’appel de Nancy, Anne-Sophie prête pour sa part le serment de magistrat après avoir prêté celui d’avocat en 1995. Elle débute ainsi une nouvelle étape de sa carrière, qu’elle a commencée comme conseillère juridique, avant de devenir avocate – notamment spécialisée dans le droit civil et le droit commercial –, bâtonnière, puis de rejoindre le Conseil national des barreaux pendant 2 ans.

Vous avez intégré la magistrature sur dossier en faisant valoir vos expériences respectives. Quelles ont été vos motivations pour changer de métier et pourquoi avoir choisi celui de magistrat ?

Emmanuel : « Après mes études de droit, j’ai passé à la fois le concours de l’ENM, celui de commissaire de police et le concours d’accès aux instituts régionaux d'administration (IRA). Reçu à ce dernier, j’ai commencé en 2004 ma carrière en tant qu’attaché du ministère de la Justice, avant de rejoindre le corps des directeurs de services pénitentiaires en 2008. Après 12 ans d’exercice, j’ai eu envie de changement et d’évolution professionnelle. Dans mes fonctions précédentes, j’étais particulièrement intéressé par ce qui touchait au sens de la peine et à la réinsertion. Je voulais par ailleurs poursuivre ma carrière dans l’univers de la Justice, mais en apportant différemment ma pierre à l’édifice : j’ai donc repensé à la magistrature. La variété des fonctions auxquelles elle permet d’accéder m’a aussi beaucoup motivé. »

Anne-Sophie : « Je pensais à la magistrature depuis très longtemps, mais j’aimais aussi mon métier d’avocate. Cependant, la prise de recul inhérente à la fonction de bâtonnière que j’ai exercée à Mulhouse à partir de 2012 m’a peu à peu donné envie de travailler autrement, plus particulièrement au service de l’intérêt général plutôt que des intérêts privés . J’ai ensuite pris de nouvelles fonctions au Conseil national des barreaux et mes échanges avec les juridictions pour œuvrer au bon fonctionnement de la justice m’ont à la fois permis de découvrir le fonctionnement judiciaire de l’intérieur et de nourrir ma réflexion sur la suite de ma carrière. Courant 2017, ma décision était prise : je voulais passer le cap et devenir magistrate. »

Une fois la décision prise de rejoindre la magistrature, comment se sont déroulés vos parcours de reconversion ?

Emmanuel : « Mon projet de reconversion a commencé à mûrir en 2016. J’ai eu connaissance de la possibilité d’intégration directe au cours d’un échange avec un magistrat et j’ai déposé un dossier à la cour d’appel de Douai. J’ai eu une réponse positive en juin 2018, pour une rentrée à l’ENM en octobre de la même année, c’est donc court pour s’organiser tant au niveau familial que professionnel. Travailler dans la fonction publique facilite cependant les choses : j’ai eu la chance d’être détaché le temps de ma formation, ce qui rend la prise de risque moins importante que pour un salarié du secteur privé.

Avant mon arrivée à l’École nationale de la magistrature, j’ai pu effectuer une remise à niveau et étudier des contentieux que je ne connaissais pas grâce à des parcours d’e-formation qui étaient mis à notre disposition. Je garde un très bon souvenir de mon mois de formation à l’ENM, à Bordeaux, tant pour l’accueil de l’équipe pédagogique que pour la qualité des enseignements. C’était dense mais très stimulant, et mon vécu professionnel m’a permis d’aborder sans réelle difficulté les questions de procédures et de savoir-être.

Pendant le stage probatoire en juridiction, j’ai découvert des fonctions et contentieux qui m’ont beaucoup plu, par exemple la fonction de juge des tutelles ou encore celle de juge des enfants : le droit des mineurs m’intéressait déjà à l’université mais je n’ai finalement jamais travaillé avec ces publics. Le plus stressant pour moi a été d’être régulièrement évalué : il faut parvenir à se remettre dans une position d’apprenant et à accepter les critiques car les regards que portent les magistrats sur nos pratiques nous aident à progresser.

Le stage préalable à la prise de poste, dédié à notre future fonction, s’est pour sa part déroulé dans des conditions particulières avec la grève des avocats, puis la crise sanitaire. Pendant le confinement, j’ai rédigé des jugements civils à partir de dossiers que j’avais emportés. J’ai par ailleurs apprécié les efforts de l’ENM pour mettre à notre disposition, sur la plateforme pédagogique, de la documentation et des exercices pratiques à partir de cas réels, pour nous entraîner aux contentieux que nous n’avions pas encore étudiés ou sur lesquels nous souhaitions nous perfectionner. Je me suis notamment exercé au contentieux des tutelles avec un dossier à traiter, depuis les premiers courriers de la famille jusqu’à la prise de décision.

J’avais hâte de prendre mon poste de juge des contentieux de la protection après ce long cheminement personnel et professionnel, et j’encourage ceux qui ont envie de se lancer à le faire. »

Anne-Sophie : « De nombreux avocats passent par le recrutement sur dossier pour intégrer la magistrature : c’est donc une possibilité que je connaissais. J’ai déposé mon dossier fin juin 2017, passé mes entretiens avec les chefs de juridiction puis de cour en décembre 2017 et janvier 2018, avant d’être reçue par la commission d’avancement en juin et d’avoir une réponse positive le même mois. J’ai suivi les parcours d’e-formation durant l’été en parallèle de mon travail, puis j’ai quitté mon cabinet le 15 septembre pour débuter ma formation au métier de magistrat en octobre.

Les mois qui ont suivis ont été particulièrement intenses. Le niveau de formation est élevé et j’ai dû beaucoup travailler le droit pénal que je ne pratiquais presque jamais quand j’étais avocate. Au cours de mon stage préalable de 5 mois à Grenoble, je ne suis rentrée que deux fois en Alsace, où j’habite. Mais je n’ai jamais regretté mon choix et j’ai beaucoup appris. J’ai par exemple été marquée par la multitude et la variété des affaires traitées au cours d’une même journée au parquet, avec des dossiers d’homicides et des affaires criminelles pour lesquels il faut apprendre à gérer l’affect. J’ai aussi aimé adopter le positionnement du ministère public, très différent de celui de l’avocat, ou encore la technique de rédaction du jugement. Enfin, j’ai beaucoup apprécié la fonction de juge aux affaires familiales et la proximité avec les justiciables alors que je n’aimais pas traiter le contentieux du divorce en tant qu’avocate.

Je suis ravie de prendre mes premières fonctions aujourd’hui : je ne me suis pas trompée, je me sens à ma place de l’autre côté de la barre. »

Intégration directe dans la magistrature au titre des articles 22 et 23

Les candidats à l’intégration directe doivent avoir 35 ans ou plus et justifier d’au moins 7 années (2nd grade) ou 15 années (1 er grade) d’exercice professionnel qualifiant particulièrement pour des fonctions judiciaires.

La formation dure de 12 mois : 1 mois d’enseignements à l’ENM, 6 mois de stage probatoire dans un tribunal judiciaire pour s’exercer aux différentes fonctions de magistrat et 5 mois de stage préalable à la prise de fonction pour ceux qui sont déclarés aptes à exercer le métier de magistrat. Elle est rémunérée (prise en compte de l’ancienneté).

Les recrutements hors concours sont gérés par la Direction des services judiciaires (DSJ) et non par l’ENM.

Contact : recrutements.dsj-rhm2@justice.gouv.fr

 

Pour en savoir plus : Devenir magistrat sans passer de concours