Alexia, élève magistrate : "Être magistrate ou magistrat, c'est aussi accepter d'être jugé"

Lors de la cérémonie de panthéonisation de Robert Badinter, vous avez prononcé un discours devant des milliers de personnes. Qu'avez-vous ressenti à ce moment-là ?
Je suis toujours en difficulté face à cette question. Les émotions sont venues quand j'ai appris que je prenais la parole lors de cette cérémonie. Le ressenti premier : extrêmement honorée et chanceuse d'avoir l'opportunité de porter la parole d'une institution à laquelle je crois très fermement.
Mais au moment de prendre la parole, je cherchais davantage à vivre le discours qu'à vivre le moment. Je n'étais absolument pas focalisée sur ce que je ressentais, mais davantage sur les émotions que je voulais faire ressentir aux personnes qui m'écoutaient. L'important, ce n'était pas moi. C'était l'institution que je représentais et la responsabilité que j'avais.
Que représente Robert Badinter pour vous ?
Deux choses en réalité. Robert Badinter représente une forme de balise dans un monde où nous pouvons vite nous laisser emporter par des préjugés. C’est un regard, certes porté sur des parcours humains chaotiques, mais qui doit toujours nous conduire à croire que l'autre peut devenir meilleur. C'est aussi un homme qui me permet de me souvenir de l'importance de la remise en question de soi-même dans une quête du mieux.
L'amour du doute et de la nuance est ce qui doit guider un magistrat, et c'est ce que Robert Badinter incarne pour moi.
Quelle place occupe l'art oratoire dans votre conception de la justice ?
Elle est centrale, omniprésente en réalité. Il existe une vision très biaisée selon moi de l'art oratoire perçu comme une arme plutôt qu’un outil, presque réservé à l'avocat. Or, l'éloquence signifie aussi faire preuve de pédagogie.
C'est le juge au siège qui explique aux justiciables sa décision, le principe des dommages et intérêts ou du sursis probatoire.

Et puis l’éloquence, c'est encore l’écoute : apprendre à parler va de pair avec apprendre à écouter. L'écoute et la pédagogie sont des choses centrales dans la fonction de magistrat. Peser les mots que nous utilisons et comprendre leur impact sur le justiciable : nous l’apprenons à l'ENM au quotidien.
Je n’ai d’ailleurs pas tout de suite eu cet attachement à l’art oratoire. J’ai cultivé le goût de l'oralité en grandissant, en comprenant l'importance de lire et l'importance des mots. Être compris et entendu est un besoin viscéral pour tout un chacun, pour l’être humain.
Vous avez cofondé l'association À travers les murs qui enseigne l'éloquence en milieu carcéral. Pourquoi avoir choisi d'intervenir en prison ?
C'était vraiment dans la perspective de concourir à la réinsertion, dans l'idée de lutter contre la récidive que l'association s'est créée en 2020, avec des camarades d’université rencontrés lors de concours d'éloquence.
Les détenus peuvent avoir la sensation de ne pas avoir été toujours entendus ou compris. Nous leur transmettons cette idée, ou plutôt cette interrogation : peut-être n’ont-ils pas été entendus, non pas parce que personne n'a voulu les entendre, mais parce qu’ils n’ont pas la chance d’avoir tous les outils pour se faire entendre.
Cette expérience en prison influence-t-elle votre vision de la magistrature ?
Oui, forcément. Il existe souvent un a priori sur une relation qui serait très verticale dans le fait d'être formatrice avec l'idée que nous seuls apportons quelque chose. En réalité, c'est davantage l'inverse.
Voir la justice dans les yeux de ceux qui l'ont vécue, qui la vivent chaque jour, c'est un enseignement immense sur la manière dont elle est perçue et sur les progrès qu'elle peut encore faire. À mon sens, être magistrat, c'est juger, mais c'est aussi accepter d'être jugé.
Pour finir, quelle magistrate souhaitez-vous devenir ?
J’espère, même après 40 ans de carrière, parvenir à garder ce doute, cette remise en question permanente et cette volonté de faire toujours mieux.