Le viol comme arme de guerre : « Il faut une prise de conscience mondiale pour combattre l’impunité »

Votre histoire personnelle, que vous racontez dans L’Insolente de Kaboul, a été le point de départ de votre engagement pour les droits des femmes, notamment les femmes afghanes. Pouvez-vous nous en parler ?
« Je suis née à Kaboul et je suis Franco-Afghane aujourd’hui. Ma mère et moi avons quitté l’Afghanistan avec un passeur pendant l’invasion soviétique : nous avons été séparées dès le premier checkpoint militaire. J’avais 11 ans.
J’ai donc traversé les montagnes afghanes dans des conditions assez terribles pour une petite fille venant d'une famille privilégiée, séparée de sa maman pour la première fois, ne sachant pas où aller, en compagnie d’adultes très hostiles.
Quand je suis finalement arrivée vivante au Pakistan, j’ai retrouvé ma mère et nous avons rejoint mes frères en France. Très vite, je suis allée à l’école : je voulais absolument apprendre le français et m'intégrer dans ce nouveau pays.
En 1996, j’ai créé l’ONG Afghanistan Libre avec des amies, pour aider les écoles et favoriser l’accès à l’éducation. À cette époque-là, l'invasion russe était terminée, mais les Talibans avaient pris le pouvoir pour la première fois. Je suis devenue militante pour les droits des Afghanes et suis repartie en Afghanistan. Mon parcours a ensuite été marqué par de très belles rencontres, parmi lesquelles celles du Commandant Massoud en 1999, de la journaliste féministe Marie-Françoise Colombani, ou encore de Nicole Fontaine, qui était alors la présidente du Parlement européen. J’ai par ailleurs été la première femme afghane diplomate en 2001, et j’ai démissionné en 2009 pour dénoncer la corruption du régime. »

Au fil de mon parcours, un constat s’est imposé à moi : j’étais née du mauvais côté de la planète, mais j’avais la chance de me retrouver finalement du bon côté, celui où j’avais la possibilité de parler, d’interpeller, d’alerter. C’est ce que j’essaie de faire le plus possible : parler des Afghanes, de ce qu’elles ont vécu durant les guerres successives qu’a connues le pays, et de ce qu’elles vivent encore aujourd’hui, en 2026, depuis le retour au pouvoir des Talibans le 15 août 2021. Il s’agit en effet du régime le plus terrible au monde pour les femmes : l’Afghanistan est devenu le pays où il fait le moins bon vivre pour elles et où il y a le taux de suicide le plus élevé du monde des filles de 15 à 25 ans. Je continue, plus que jamais, à me battre pour elles.
« Aujourd’hui, je suis à l’ENM pour parler de mon autre engagement depuis 10 ans, aux côtés de la grande-duchesse Maria Teresa de Luxembourg : combattre les violences sexuelles et le viol comme arme de guerre dans les zones de conflit, avec l’association Stand Speak Rise Up ! que nous avons cofondée avec d’autres grandes personnalités engagées comme le Docteur Denis Mukwege. »
Justement, Stand Speak Rise Up ! a conçu l’exposition Simply Survivors, actuellement visible sur les grilles de l’ENM et dont vous êtes la commissaire. Quels sont l’histoire, le principe et l’objectif de ce projet photographique ?
« Il y a une vingtaine d’années, j’avais conçu l’exposition Simplement Afghanes avec mon ONG Afghanistan Libre. Elle reposait sur le même principe : des femmes – uniquement afghanes à l’époque – à qui on avait donné des appareils photo jetables pour raconter leur quotidien. Cette fois, Simply Survivors met en lumière la résilience de 25 survivantes du viol comme arme de guerre et d'enfants nés du viol, en Ukraine, en Bosnie-Herzégovine, en Irak, en Afghanistan, en République démocratique du Congo, au Zimbabwe, en Colombie, à Cuba, en Ouganda et au Népal.
L’objectif est de faire écho aux actions de Stand Speak Rise Up ! en dénonçant le viol comme arme de guerre. En effet, le viol est utilisé pour terroriser les populations, les humilier, briser les communautés et provoquer des déplacements forcés. Dans certains conflits, ces violences participent également à des stratégies de contrôle des territoires et d'accès aux ressources naturelles, dont les mines de cobalt et du coltan nécessaires pour nos portables et nos voitures électriques. Les victimes sont des bébés de 6 mois comme des femmes de 80 ans. Il s’agit ainsi de l’arme la moins chère au monde et son utilisation a plus que doublé en 2025 par rapport à l’année précédente.
En France, c’est un sujet dont on parle seulement depuis peu, en particulier depuis la guerre en Ukraine et les violences sexuelles commises lors de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, mais cela a toujours existé. Nous menons ce combat depuis des années, notamment avec le Docteur Denis Mukwege et le Professeur Yunus, tous deux lauréats du Prix Nobel de la paix, et surtout avec des « survivantes ».
L’association Stand Speak Rise Up ! travaille en effet en lien étroit avec un réseau de femmes qui ont été victimes de viols dans les zones de conflit et avec lesquelles elle développe des projets concrets. Nous avons par exemple soutenu la création, par Tatiana, d’une pisciculture en RDC qui embauche aujourd’hui 230 autres survivantes, ou encore celle, par Sylvia, d’une école en Ouganda pour les enfants nés d’un viol. Ce sont à ces survivantes que nous avons envoyé des appareils photo jetables pour qu’elles photographient leur quotidien. Elles l’ont ensuite expliqué en rédigeant les textes illustrant chacun des clichés.
Le but de ce projet, c’est de combattre l’impunité. Pour cela, il faut une prise de conscience collective et mondiale de ce qui se passe aujourd’hui dans de nombreux pays, parfois à nos portes – comme on peut le voir avec les témoignages de survivantes ukrainienne et bosniaque – et montrer le courage de ces femmes, leur résilience, et la sororité qui ressort de certaines images. Ce sont elles, aujourd'hui, les actrices de changement, les vraies héroïnes. »
Que représente pour vous, qui avez œuvré pour l’éducation des filles, le fait d’intervenir dans une grande École de la République dont les promotions d’élèves magistrats comptent une majorité de femmes ?
« Je suis ravie d'intervenir dans toutes les écoles et lieux de savoir. On oublie parfois à quel point le savoir et l'éducation sont importants. Quand j'ai ouvert la première école pour filles en Afghanistan en 2000 avec l’aide du Commandant Massoud, je me souviens qu’en France, les gens me demandaient pourquoi on ne faisait pas plutôt des programmes alimentaires, et je répondais que l'éducation dans les pays post-conflictuels était aussi importante et aussi urgente que l'aide alimentaire. Ce sont d’ailleurs le manque d'éducation, l'analphabétisme et l'ignorance qui favorisent la propagation des régimes terroristes. Donc je ressens la même émotion dans chaque école, alors imaginez devant les futurs magistrats, les femmes et hommes de loi !
Et en tant que féministe, je suis particulièrement fière de voir que l’ENM forme de nombreuses futures magistrates et qu'on n'a pas besoin de se battre, comme dans d’autres domaines, pour imposer des quotas. »
L’ENM est l’École qui forme tous les futurs juges et procureurs de France, notamment ceux qui seront amenés à traiter de justice pénale internationale. Quels messages souhaiteriez-vous leur adresser ?
« Mon message est le suivant : en matière de viols et de violences sexuelles, le combat est loin d’être terminé en France. Pensez donc à ce qui se passe, au niveau mondial, pour toutes ces femmes qui n'ont accès à rien.
Je trouve que dans le contexte de mondialisation, les magistrates et magistrats ont une responsabilité vis-à-vis de toutes les survivantes de la planète : ne pas baisser les bras face aux cas auxquels ils seront confrontés, pour ne pas permettre l'impunité. Il y a deux formes de silence qui tuent ces femmes : la première lorsqu’on ne voit pas ou qu’on n'entend pas les horreurs qu'elles subissent, et la deuxième quand on a finalement vu ou entendu et qu'on ne fait rien.
Pour beaucoup de survivantes, témoigner représente un courage immense. Elles doivent souvent affronter la honte, la stigmatisation, la peur des représailles, parfois même le rejet de leur propre communauté. La justice doit être un espace où leur parole est accueillie, entendue et respectée, sans qu'elles aient à subir une nouvelle forme de violence.
Je voudrais que l’émotion de toutes et tous ne s'arrête pas à l’issue des conférences : il est nécessaire d’agir. C'est pour cette raison qu’il est important et symbolique pour moi d'être là pour sensibiliser et alerter, notamment les femmes et hommes de loi. »
Vernissage de Simply Survivors le 15 octobre 2026 : la vidéo de la table ronde
Le 15 octobre dernier, l’ENM a ouvert ses portes au public à l’occasion du vernissage de l’exposition « Simply Survivors ».
Au programme : une table ronde réunissant sa commissaire Chékéba Hachemi, Julie Pétré, vice-procureure au Parquet national antiterroriste (PNAT), Pauline Dubarry, directrice adjointe de l’ENM, et Emmanuelle Laudic-Baron, sous-directrice du département international, pour aborder les questions suivantes :
• Que peut la justice face aux violences sexuelles commises en temps de guerre ?
• Comment rendre leur voix à celles que les violences ont voulu réduire au silence ?
• Comment faire de la reconnaissance des victimes un véritable engagement collectif ?