Pauline Dubarry, directrice adjointe : « Casser les silos pour rendre la justice lisible »
Vous prenez vos fonctions à un moment charnière pour l’ENM. Quels sont les grands enjeux sur lesquels vous souhaitez travailler ?
L’École vit une transformation profonde : elle vient de mener des chantiers importants qu’elle doit poursuivre, et va très bientôt connaître une réforme souhaitée par le garde des Sceaux. Mon rôle sera d'accompagner et de construire concrètement la mise en œuvre de toutes ces évolutions, en gardant le cap sur l'essentiel : la qualité de la formation de ceux qui rendront demain la justice.
Mettre en œuvre la réforme de l’ENM
« En janvier 2026, Gérald Darmanin, garde des Sceaux, ministre de la Justice, a confié une mission de préfiguration de la réforme de l’École nationale de la magistrature au conseiller d’État Charles Touboul-Moracchini. Les axes de travail de cette réforme, qui pourrait concerner tant le recrutement des élèves magistrats que le calendrier de formation et les enseignements, devraient être connus d'ici l'été. La mise en œuvre de cette réforme constituera l’une de mes principales missions dans les mois à venir.
J’appréhende cette nouvelle étape avec enthousiasme et lucidité. L'École a déjà montré une capacité d’adaptation remarquable face aux défis posés par l’accueil de promotions d'élèves magistrats aux effectifs historiquement hauts, mais aussi de la première promotion issue du concours professionnel avec un nouveau calendrier de formation, et de nouveaux publics tels que les magistrats en service extraordinaire et les détachés judiciaires. Mon objectif sera de faire en sorte que l’École fasse preuve de la même résilience face aux défis qui s’annoncent. »
Renforcer les dispositifs d’égalité des chances
« J’aimerais par ailleurs renforcer des actions qui sont déjà au cœur de la politique d’établissement, notamment en matière d'égalité des chances, avec des réflexions en cours pour les étendre à de nouveaux territoires.
Les classes Prépas Talents ont été développées avec une volonté claire d’en développer le maillage territorial, et un 1er concours Spécial Talents a été créé. Cette dynamique doit se poursuivre : l'ouverture à la rentrée prochaine de la première Prépa Talents ENM en outre-mer, en Guadeloupe, est à cet égard un signal important. 24 candidats ont choisi Pointe-à-Pitre en 1er vœu, pour 10 places : parmi eux, 19 sont nés en Guadeloupe, 3 en Martinique, 1 en Guyane.
L’ENM est aussi engagée depuis 2021 dans le dispositif des « Cordées de la réussite », aux côtés de la Clinique du droit de l'université de Bordeaux, du Conseil régional des notaires de la cour d’appel de Bordeaux et de l’École des avocats ALIENOR. Les actions menées dans ce cadre doivent continuer à se développer pour toucher des publics qui se sentent éloignés de la justice et du métier de magistrat, notamment dans les territoires ruraux. »
Encourager l’activité de recherche de l’École au service de la formation
« La recherche est un autre axe fort pour l’École. Un département a ainsi été créé en septembre 2025, pour déployer toutes les potentialités des travaux de recherche de l’ENM et confirmer le rôle très spécifique qu’elle a à jouer dans ce domaine. Il ne s’agit pas de faire doublon par rapport à ce qui existe ailleurs, mais bien de construire des ponts entre l’activité de recherche et les besoins concrets des formateurs, notamment les équipes pédagogiques de la formation initiale. »
Quels thèmes pourraient, selon vous, être mis à l’honneur dans les travaux de recherche de l’ENM et le programme de formation des élèves magistrats ?
Aborder la continuité de la réponse judiciaire
« En termes de recherche, les travaux menés jusqu'ici ont été très orientés vers le droit civil. Il y a à mon sens un travail important à mener également sur la chaîne pénale dans sa globalité et la continuité de la réponse judiciaire avec le point de vue des différents acteurs et parties, depuis la commission de l'infraction jusqu'au jugement. Il serait notamment particulièrement pertinent de travailler sur la place des victimes tout au long de la chaîne pénale.
Pour ce qui est de la formation, je crois qu'il est indispensable de casser les silos, au civil comme au pénal. Sur des phénomènes comme les violences intrafamiliales par exemple, il faut encourager les futurs magistrats à s’intéresser à la réponse éventuelle de l’autre juge saisi, et surtout à tout faire pour construire des réponses cohérentes de la justice les unes par rapport aux autres. Mon expérience m’a montré que dans de très nombreuses situations, des justiciables sont confrontés à plusieurs juges dont les décisions sont parfois incohérentes et donc incompréhensibles. Cela alimente une perte de confiance dans l'institution. »
Mener une réflexion autour de la notion de service public
« Je pense aussi qu'il y a une réflexion à mener autour de la notion de service public. Il faut assumer que la justice est un service public, ce qui n'est pas incompatible avec l'indépendance, l'impartialité et nos principes déontologiques. Cela implique que les magistrats s’inscrivent dans une dynamique de politique publique, qu’ils s'intéressent à titre d’illustration dès la formation initiale à la maîtrise des frais de justice ou encore à la façon dont tous les justiciables – victimes ou pas – sont accueillis au sein des juridictions. »
Encourager la logique d’ouverture des futurs magistrats
« Enfin, il faut vraiment encourager la logique d’ouverture des futurs magistrats. Ces derniers doivent évidemment bien identifier et connaître les membres de l’équipe juridictionnelle, mais aussi les autres professionnels avec lesquels ils vont travailler : policiers, gendarmes, personnels de la protection judiciaire de la jeunesse et de l'administration pénitentiaire, avocats, notaires, commissaires de justice, professionnels du chiffre...
Il faut qu’ils apprennent à s’ouvrir vers l’extérieur. La charge de travail considérable supportée par les magistrats pendant des décennies a empêché beaucoup d'entre eux de le faire. Avec le recrutement de nombreux magistrats et attachés de justice, on peut espérer une évolution à cet égard, que l’on commence à ressentir dans beaucoup de juridictions. Il faut que les jeunes magistrats soient convaincus que leur travail ne se résume pas à tenir une permanence et à rédiger des jugements. C’est leur cœur de métier, mais il ne se réduit pas à cela.
J’ai une sensibilité particulière à la dimension internationale : il me semble important que les auditeurs de justice connaissent la grande diversité de métiers qu’ils pourraient être amenés à exercer à l'international, en tant que magistrat de liaison en ambassade, mais aussi au sein d’organisations internationales ou auprès des institutions européennes. C’est l’un des sujets sur lequel le pôle Dimension internationale de la justice travaille d’ailleurs actuellement, et je m’y associerai avec plaisir. »